Bitcoin : le minage européen pourrait partir en Russie

Bitcoin : le minage européen pourrait partir en Russie

Une nouvelle étude publiée dans la revue Risks s’intéresse à une question rarement mesurée directement : la tarification du carbone en Europe réduit-elle réellement les émissions liées au minage de Bitcoin, ou déplace-t-elle simplement cette activité vers des régions où l’électricité carbonée est moins contrainte ?

Les chercheurs Pham Ngoc Toan, Le Tran Trung Hieu et Nguyen Vu Trung Nguyen ont analysé des données quotidiennes allant de janvier 2019 à janvier 2026 afin de comparer les émissions du secteur électrique de l’Union européenne, de la Russie et du reste du monde.

Leur résultat principal est prudent mais intéressant : ils observent en Russie une relation statistique compatible avec un phénomène de “fuite carbone” du minage de Bitcoin, alors qu’ils ne retrouvent pas ce signal de manière robuste dans l’Union européenne ni dans le reste du monde.

Qu’est-ce qu’une « fuite carbone » ?

Une politique carbone peut augmenter le coût de l’électricité produite à partir de combustibles fossiles à l’intérieur d’une zone réglementée.

Mais si une activité industrielle peut facilement se déplacer, le risque est qu’elle quitte cette zone pour s’installer dans une région où l’énergie reste moins chère et où les émissions sont moins taxées.

Dans ce cas, les émissions ne disparaissent pas nécessairement : elles changent simplement de localisation géographique.

Le minage de Bitcoin constitue un cas particulièrement intéressant pour tester ce mécanisme, car une partie importante de son coût provient de l’électricité et les infrastructures minières peuvent être déplacées ou exploitées dans plusieurs juridictions.

2 550 journées analysées entre 2019 et 2026

L’étude repose sur 2 550 observations quotidiennes, du 1er janvier 2019 au 1er janvier 2026.

Les chercheurs utilisent notamment :

  • les émissions quotidiennes de CO₂ du secteur électrique ;
  • le prix du Bitcoin ;
  • le prix des quotas carbone européens ;
  • le prix d’Ethereum ;
  • le pétrole WTI ;
  • un indice d’obligations vertes.

Ils étudient surtout l’interaction entre les variations du prix du Bitcoin et celles du prix des quotas carbone européens.

L’idée consiste à déterminer si une augmentation simultanée de l’intérêt économique du minage et du coût du carbone européen se traduit par une modification observable des émissions électriques dans différentes régions.

La Russie est la seule région où le signal statistique ressort clairement

Le résultat le plus marqué apparaît en Russie.

Dans la partie basse de la distribution des émissions russes, le coefficient étudié atteint 0,0662 avec une valeur p de 0,001.

Le résultat reste significatif avec plusieurs méthodes statistiques alternatives. Une régression classique avec erreurs standards robustes donne notamment une valeur p de 0,012, tandis qu’un modèle dynamique prenant en compte la persistance des émissions obtient une valeur p de 0,010.

La Russie est également la seule des trois zones étudiées dont le modèle global est statistiquement significatif.

Aucun effet robuste détecté dans l’Union européenne

Dans l’Union européenne, les chercheurs ne trouvent pas de relation suffisamment robuste pour conclure que la hausse du prix du carbone limite directement les émissions électriques associées à ce type de charge mobile.

Les coefficients estimés sont positifs à plusieurs niveaux de la distribution, mais aucun résultat suffisamment stable ne permet aux auteurs d’affirmer l’existence d’un effet statistique solide.

Le constat est similaire pour le reste du monde : l’interaction entre Bitcoin et le prix européen du carbone n’est pas statistiquement significative de manière robuste.

Le phénomène russe apparaît surtout après 2020

L’un des résultats les plus intéressants concerne la période durant laquelle le signal apparaît.

Avant 2020, l’effet estimé en Russie est pratiquement nul. Après cette période, il devient positif et statistiquement significatif.

Pour la partie basse de la distribution russe, le coefficient passe d’environ -0,0016 avant 2020 à 0,0591 après 2020.

Les auteurs rapprochent cette évolution de deux événements majeurs : la forte augmentation du prix des quotas carbone européens et la redistribution mondiale du hashrate après l’interdiction du minage en Chine en 2021.

Le précédent chinois joue un rôle important dans leur raisonnement

Le minage de Bitcoin a déjà démontré sa capacité à se déplacer rapidement à grande échelle.

Après les restrictions chinoises de 2021, une importante partie du hashrate a quitté la Chine pour se redistribuer notamment vers les États-Unis, le Kazakhstan et la Russie.

Les auteurs considèrent cet épisode comme une démonstration de la mobilité exceptionnelle de l’industrie minière par rapport à des secteurs lourds comme l’acier ou le ciment, dont les usines ne peuvent pas être déplacées aussi facilement.

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Attention : l’étude ne démontre pas le déplacement physique de mineurs précis

C’est une limite fondamentale de l’étude et elle doit être clairement précisée.

Les chercheurs n’ont pas suivi des machines de minage quittant physiquement l’Union européenne pour la Russie.

Ils observent une configuration statistique qu’ils considèrent comme compatible avec une fuite carbone : lorsque les conditions économiques deviennent plus favorables au minage et que le carbone européen devient plus coûteux, les émissions russes réagissent d’une manière cohérente avec l’arrivée ou l’activation d’une charge de minage supplémentaire.

Les auteurs reconnaissent explicitement qu’il s’agit de relations contemporaines quotidiennes et qu’elles ne suffisent pas, seules, à prouver la relocalisation physique d’une capacité minière déterminée.

Une migration peut aussi être simplement opérationnelle

Une autre possibilité est qu’il n’y ait même pas besoin de déplacer physiquement les ASIC.

Un opérateur disposant déjà d’installations dans plusieurs pays peut réduire son activité dans une région où l’électricité devient plus coûteuse et augmenter simultanément la production dans une autre région où les conditions sont plus favorables.

Le déplacement observé pourrait donc être opérationnel autant que géographique.

La tarification carbone européenne aurait alors une limite géographique

La conclusion politique des auteurs est que les mécanismes de tarification carbone fonctionnent uniquement dans le périmètre où ils sont appliqués.

Une tonne de CO₂ produite dans une centrale soumise au marché carbone européen supporte ce coût réglementaire. Une charge informatique qui se déplace vers une juridiction extérieure ne le supporte plus nécessairement.

Pour une activité très mobile comme le minage, les auteurs considèrent donc qu’une réglementation strictement territoriale peut rencontrer une limite structurelle.

Le mécanisme européen n’est pas pour autant déclaré inutile

L’étude ne démontre pas que le marché européen du carbone serait globalement inefficace.

Elle étudie un cas très particulier : une activité numérique fortement consommatrice d’électricité et capable de déplacer rapidement sa consommation entre plusieurs réseaux électriques.

Les conclusions ne doivent donc pas être généralisées automatiquement à l’ensemble de l’industrie européenne ou à toutes les politiques environnementales.

Les obligations vertes montrent au contraire une relation négative avec les émissions

L’étude apporte également un résultat différent concernant la finance verte.

Les auteurs testaient l’hypothèse selon laquelle le développement des obligations vertes pourrait, dans certaines circonstances, produire temporairement davantage d’émissions.

Leurs résultats vont plutôt dans le sens inverse : les coefficients significatifs associés à l’indice Green Bond sont négatifs, ce qui est compatible avec un effet de réduction des émissions plutôt qu’avec un « paradoxe vert ».

Une étude désormais publiée dans la revue Risks

Une première version du travail avait été déposée sur Preprints.org le 31 juillet 2026 et était explicitement présentée comme non évaluée par les pairs.

Le travail apparaît désormais sous la référence Risks, volume 14, numéro 8, article 187. Le lien MDPI fourni correspond à cette version publiée.

Cette distinction est importante : lorsqu’on cite les résultats aujourd’hui, il est préférable de renvoyer vers la version publiée dans Risks plutôt que de présenter uniquement le preprint initial.

🔎 Analyse DUC

Cette étude est intéressante parce qu’elle pose une question différente de l’éternel débat « Bitcoin consomme-t-il trop d’énergie ? ».

La véritable question devient ici : que se passe-t-il lorsque l’on rend l’électricité carbonée plus coûteuse dans une région alors que le minage peut se déplacer ailleurs ?

Le résultat russe mérite d’être regardé sérieusement, mais sans transformer une corrélation statistique en certitude physique. Les chercheurs eux-mêmes ne démontrent pas qu’un mineur précis a fermé une ferme dans l’Union européenne pour déplacer ses ASIC en Russie.

En revanche, ils mettent en évidence un signal cohérent avec cette logique économique : une activité extrêmement mobile cherche naturellement l’électricité la moins chère et les contraintes les plus faibles.

C’est aussi ce qui rend Bitcoin particulier dans le débat énergétique. Le minage peut suivre des surplus hydroélectriques, du gaz torché, des réseaux sous-utilisés ou, à l’inverse, des énergies beaucoup plus carbonées. Le résultat environnemental dépend donc fortement de l’endroit où les mineurs s’installent et de l’énergie marginale réellement utilisée.

Cette étude ne prouve donc pas que la réglementation carbone européenne « augmente les émissions de Bitcoin ». Elle suggère plutôt qu’une réglementation locale peut déplacer une consommation électrique très mobile sans nécessairement la supprimer. C’est une nuance importante.

✍️ DUC
📌 Sources : Risks / MDPI — Does Carbon Pricing Displace Crypto-Mining Emissions? | Preprints.org — version initiale

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